Dominique Deblaine Bannzil littéraire
Dominique Deblaine                   Bannzil littéraire

française guadeloupe

Impasse Montout

Nouvelle parue dans la revue Riveneuve Continents 9

Liban, des mots entre les maux, Paris, 2009.
 

 

 

 

Extrait

Belle Impasse Montout, belle ruelle amours et cancans, c’est à elle que je songe quand je frissonne dans les hauteurs du Carbet, à deux pas des bains jaunes et chauds ; c’est encore à elle que je pense quand mon ciel s’obscurcit et que la mélancolie s’accroche à moi comme mabouya au plafond. Impasse Montout, plaisirs et rires, maisons ouvertes, carnaval hors saison, chantés Noël en août, enfants dehors comme fourmis folles ; Impasse Montout, réjouissance de mon cœur, je voudrais lui offrir des fragments d’écrits susurrant de religiosité qui la conduiraient à la merveilleuse intranquillité de l’âme qu’elle quémande en imposant des va-et-vient incessants à ses résidants ; des recueils qui lui rappelleraient qu’elle peut emprunter le chemin de la foi ou celui, plus difficile mais plus vaste, de la croyance en la vie pour embrasser tous les possibles et évaluer ses forces insoupçonnées. Impasse Montout, j’ai envie de répéter ce nom à satiété, Impasse Montout, allée d’hibiscus gorgée de sucriers, de pères noir, ruelle qui n’a point besoin d’éclairage tant ses âmes vivantes, semblables à des lucioles, irradient de largesse, d’amours exaltés ou fardés, de petites histoires de rancune sans conséquence excluant ainsi toute monotonie. Ceux qui peuplent l’Impasse Montout ne sont pas comme la plupart de mes hôtes qui se rient de tout et traversent avec une légèreté inouïe mon quartier Carénage où les femmes aussi miséreuses que dans leurs pays, mes îles voisines, tapinent pour manger, pour sauver leur peau, de toute manière pour survivre. C’est la misère, c’est l’horreur. C’est la misère, c’est l’horreur, c’est la puanteur des nuits, la fétidité des jours, l’infection ordinaire et la pestilence des vies qu’elles essaient de transformer en quotidien routinier. Et devant ce spectacle à pleurer, mes hôtes plus chanceux rient. Ils rient ! Oui, c’est extraordinaire, ils rient ! Même les femmes s’esclaffent ! Mais je me demande souvent si leurs rires sont semblables à ceux des hommes ou s’ils traduisent un “ouf !”, un “j’y ai réchappé !”, si elles pouffent parce que les femmes jetées sur le trottoir défoncé de mon quartier maudit sont des miroirs hallucinants. Elles ont peur et honte à la fois tant il est vrai qu’il est plus aisé, plus rassurant, d’être dans le camp des épargnées, voire des vainqueurs. Finalement, je crois que tous les chanceux rient pour masquer leur peur, leur effroi. Dans cette foule qui ne sait pas faire foule, qui se moque des pauvres rescapés immergés dans la crasse, j’ai la triste impression d’être au marché à bestiaux.