Dominique Deblaine Bannzil littéraire
Dominique Deblaine                   Bannzil littéraire

 

actualité 2017

 

La rumeur des rives

Roman marin

Editions Riveneuve

Octobre 2017

http://www.riveneuve-editions.com/

 

Rencontres-Emissions autour du roman

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Présentation de l'auteure :

Site Île en île : http://ile-en-ile.org/deblaine/

Portrait Vidéo par la Librairie Mollat :  

http://www.youtube.com/watch?v=a3uPM4wuGEM&feature=c4-overview&list=UUhlgQPMcuuhz4WchHqMIxBQ

Sur ce site : FICHE AUTEUR

 

 

1° extrait (début du roman)

On sait qu’en mer le vent n’est rien, le danger vient des vagues. Une de mes navigations dans les Caraïbes ne s’était pas bien passée et c’était ma faute. Malgré une météo très peu favorable, j’avais levé l’ancre en début d’après-midi, confiante en ma bonne étoile. Le coup de vent annoncé se transforma en fort coup de vent avec de violentes rafales et une visibilité réduite. Mon anxiété grandissait tandis que je scrutais l’anémomètre, mais j’essayais de respirer calmement, de rester concentrée sur la mer. Le vent sifflait dans les haubans, Épicure grinçait, son étrave s’enfonçait dans les vagues en faisant naître un fleuve dans le cockpit et un équipet répandit son contenu dans le carré. Je gardais le cap, la nouvelle têtière de grand-voile tenait bien, mais empannant sans le vouloir, je sentis la bôme raser ma tête, puis le brusque mouvement d’Épicure me projeta sur bâbord. En voulant me rattraper, je me foulai le poignet. Épicure plongea dans une vague, s’immobilisa brusquement et m’envoya valdinguer au pied du mât : ma jambe heurta un winch et ma tête le rebord d’une hiloire. Je n’eus ni le temps de reprendre la barre ni de me mettre à l’abri, quand une vague, qui pourtant n’était pas scélérate, fit chavirer Épicure et me propulsa sans ménagement dans une mer croisée illuminée par la pleine lune. J’aurais dû me harnacher à Épicure depuis bien longtemps, mais j’avais sous-estimé la mer. Tel un obus, je suis entrée dans l’eau avec une puissance inouïe. Je disparus dans une vague et l’eau me parut glaciale. J’étais comme dans un étau, prise dans la masse bleuâtre de la mer agitée par des myriades de bulles d’air semblables à des méduses et n’arrivais pas à garder la tête hors de l’eau. La mer me recouvrait de ses vagues, m’écrasait, m’écartelait, me tirait de tous côtés. Le bouillonnement d’écume s’apaisa un instant, puis à peine avais-je repris mon souffle qu’une vague me gifla durement et me roula. À demi-assommée, ce qui me vint bizarrement à l’esprit fut simplement ce mot que j’avais retenu d’un voyage au Sénégal, Takokele, qui voulait dire du premier coup. Je voulais malgré tout garder l’espérance et les forces d’un naufragé en vue des côtes, je ne pouvais pas croire que je risquais de mourir à quelques milles d’un rivage. Je m’étais fait gifler du premier coup et la mer m’obligeait à la boire. Trois, quatre fois de suite, Takokele ! Et à chaque fois, je buvais, car la mer n’a pas de branche !

2° extrait

Parfois, une vague plus haute que les autres me renvoyait subitement le visage de cet homme que j’ai aimé et dont je ne veux plus dire le nom. Je poussais alors des cris étranges qui m’effrayaient moi-même et me mettais à la cape pour reprendre mon souffle. Je le voyais, je criais, je dégueulais. Il était toujours dans mon imaginaire. Je cauchemardais. Sur moi fondaient la folie et ses sortilèges. Des serpents géants, des peuples de cafards, des nuées de coléoptères puants et de frelons pestilentiels m’assaillaient ; des couvains dévalaient de partout et se mettaient à éclore à mesure que je les repoussais ; des scorpions dansaient autour de mes jambes ; des blattes s’accrochaient à mes bras ; des abeilles folles s’abattaient sur moi en pointant leur dard comme des poignards ; des pas d’oiseaux marquaient subitement le pont et des chants lugubres s’entremêlaient, me trouant les tympans. Submergée par ces effarants maléfices, j’étais tétanisée durant des heures. Puis, reprenant mes esprits, je criais à nouveau, gueulais, vagissais des insanités Ordure ! Salaud ! Fumier ! Enfoiré ! Putasserie ! Mer à la con ! Je défiais tous les éléments, n’avais peur de rien et le visage de cet homme disparaissait, englouti par des vagues successives. Mais, quand sous les cieux plus inhabités que des terres du bout du monde, les craquements d’Épicure singeaient de lugubres gémissements, je défaillais telle une froussarde dans la tempête.

Durant des mois, j’avais longé les côtes sans y accoster puisque ma peine ressemblait à s’y méprendre à un chien affalé sur un canapé, bien décidé à enfreindre toutes les règles. Elle était là, ma peine, sans que je ne puisse la déloger. Quand je l’appelais pour la jeter par-dessus bord, elle faisait la sourde oreille tout en me toisant. Elle ne disait rien, mais elle était bien présente. Envahissant les jours et les nuits, elle voulait devenir définitivement mon maître et, persuadée d’être hébergée pour toujours, elle se promenait lascivement sur le pont comme si elle était chez elle ou envoyait le génois, bordait la grand-voile et faisait bondir Épicure. Tous les matins, je la retrouvais à la barre, fière, assurée, narquoise. Elle s’acharnait à tracer ma route en suivant un cap incertain. Les nuits de pleine lune, elle m’appelait, me montrait le firmament et l’empyrée comme on désigne un ennemi, puis filait à la table à cartes, remontait sur le pont, se mettait aux manœuvres, changeait de route en dépit des dangers, partait au lof, empannait sans crier gare, larguait un ris quand il aurait fallu en prendre un, se jetait dans les dépressions et nous brinquebalait comme si Épicure et moi n’étions que des passagers clandestins dont on ne soucie pas. Parfois, je la perdais de vue, mais je savais qu’elle était là, prête à jaillir. Se moquant de moi quand je retrouvais le sourire et voulais accoster, elle mettait de nouveau le cap au large et recherchait les tempêtes ; elle était pire qu’un compagnon de malheur. Avec elle, je ne naviguais plus sur une mer azurée, mais sur un océan envahi de sargasses putrides et de démons furieux. Quand, parfois, lavée des cauchemars nocturnes, le courage me revenait, elle me saisissait, m’enfonçait la tête sous l’eau, et lorsque je m’écroulais à bout de souffle, elle s’en allait satisfaite, tirant la langue et roulant des yeux tel un diable. J’avais beau pester, essayer de la harponner, elle nous menait, Épicure et moi, où elle voulait, nous faisant traverser des tempêtes, louvoyer, sans jamais accoster, le long des côtes dentelées. Tantôt, elle remplissait Épicure des pestilences de sa haine, me forçant à savourer jusqu’au vertige les jours sombres et humides, tantôt elle me faisait des yeux doux, me berçait comme une enfant qu’elle voulait garder auprès d’elle ; et moi, enfant sage, obéissante, je me lovais dans ses bras, m’endormais avec ses complaintes telles des comptines.

 

 

Le raconteur   Récit poétique (racontage), juillet 2014

 

 

 

 

 

 

 

Sélection finale Prix Carbet 2015

 

Sélection finale Prix AEC 2015

(Association des Écrivains de la Caraïbe)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chronique de Dan Burcea "Eloge de la nitescence"

Publiée sur le site Salon Littéraire 30 nov. 2014

http://salon-litteraire.com/fr/dominique-deblaine/review/1911775-eloge-de-la-nitescence-le-raconteur-de-dominique-deblaine

Eloge_de_la_nitescence_Chronique_de_Dan_[...]
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Chronique d'Isabelle Constant

Recension dans NEF (Nouvelles Etudes Francophones) Vol. 1, Printemps 2015. Project MUSE

https://muse.jhu.edu/article/592478/pdf

Recension Isabelle Constant in NEF.pdf
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4° de couverture, établie par Rafaël Lucas

Notre raconteur est un être minimum, un modèle d’insignifiance, qui observe une microsociété antillaise vivotant dans l’Impasse Bellenvent, la bien nommée. C’est un être de vision, d’audition, d’olfaction et de mémoire. Tantôt « submergé par l’odeur des rêves », tantôt paralysé par une nausée existentielle, il va et vient, furtivement, entre rêveries et observation, entre chronique et méditation, entre réflexion et racontage. Que raconte-t-il donc ? Des histoires de couples enlacés dans un tango de ratages, « trop peureux pour être heureux », des personnages pataugeant dans le bourbier de leurs pulsions et sensations, mais aussi des combats et des éblouissements. Comment oublier l’histoire du vélo suspendu, la disparition du Dr. Patch et la lutte de Zyé Kléré (les yeux ouverts) ?

 

Ici, comme chez le Martiniquais Xavier Orville, l’insolite côtoie l’analyse au sein d’une vision révélatrice. Dominique Deblaine révèle le va-et-vient entre le carnaval des apparences et la vérité des sentiments mais aussi les beautés d’une société saisie dans sa complexité.

 1° extrait (début du livre)

Ils m’attendent tous les soirs, à la même heure, me pourchassent, armes à bout de bras ou armes entre les dents, mais je reviens tous les soirs. Je passe comme une ombre, furtivement. Je ne faiblis pas. Je calme simplement mon souffle, calcule ma foulée et assure mes pas dans l’impasse de ceux qui, simples mortels, n’en reviendront pas. Et pourtant, ils chantent, ils chantent, les habitants de l’Impasse Bellenvent… parfois comme des enragés de messe, parfois comme on fait son lit, par habitude, parce qu’il faut bien, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Une vie, ça dépend comment on la chante ou comment on la raconte, parfois flèche de canne comme une splendeur, parfois crabe en déroute comme une solitude et parfois encore mer étale comme une mémoire lactescente. Ça dépend comment on l’arrime aux souvenirs, tantôt plaisirs perdus et parfums insolites, tantôt nasse repue tirée des fonds, tantôt laminaires rebelles ou vaincues. Mais c’est toujours un rythme glapissant des bords marins, un roulis d’écume.

 

2° extrait (p.101-102)

Si j’oscille parfois encore entre colère et joie, espérance folle et abattement démesuré, si je regarde le monde avec stupéfaction, comme un cheval fou, comme un âne bâté maladroit, ce matin, je me laisse emporter par la majesté du paysage, par cette extravagance brodée. Je me sens comme un dévoreur de vie, un qui dit : « Place ! », car je crois que tout est possible puisqu’on n’a jamais vu un seul jour se lever sans amoureux dont les voix, mêlant des vocalises plurielles, s’enroulent autour des tailles. Et peu importe si tout cela n’est qu’illusion, je me dis qu’il faut la confiance et la défiance, l’orgueil et la sagesse, la tendresse et la violence dans les jours un peu fous, comme il faut connaître la pluie pour mesurer son absence.

 

3° extrait (p.124-125)

Je suis d’ici, mais d’ici j’entends aussi l’ailleurs aborder les rivages de mon île, affouiller les côtes et battre les mornes. J’écoute sa rumeur faseyer sur mon petit bout de terre et répandre des curiosités engageant des débats à n’en plus finir. On parle de girouette et de vent, d’arbres pourris, du faible qui reçoit toujours les coups de pieds, du pain noir qui remplace trop vite le pain blanc, de la main que l’on donne et qui ne suffit jamais, de la différence entre amour et flatterie, etc., etc. Mais à la fin, pour certains, c’est toujours la même rengaine, comparable à un dépit, le chien aboie, la caravane passe ; pour d’autres, vouloir n’est pas pouvoir, et pour d’autres encore, le coq vaillant a beau avoir les yeux crevés, il continue le combat. Mais, pour la plupart, si les puces existent, il y a aussi les ongles pour les écraser ; et puis, ils disent aussi qu’avec un peu de patience on voit les mamelles d’une fourmi et que le temps de vivre n’est pas plus long que celui d’un orage… alors… Vat ! Ici et ailleurs, les hautes herbes folles envahissent toujours les chemins, les gués ne sont praticables qu’à certaines heures du jour, les branches tombent trop bas, mais les grands gosiers, ces oiseaux gloutons aux ventres lourds s’envolent toutefois, les tortues alertes en mer se risquent pesamment sur le sable pour vivre et revivre, et le monde demeure avec ses couleurs chatoyantes, mordorées et parfois ternes aussi.